Thomas Merton (1915-1968)


 

un compagnon de route sur le chemin de l’intériorité

 

 

 

 

 

Thomas Merton fut  un moine trappiste attiré par l’érémitisme et une personnalité aux multiples facettes.  Ce contemplatif, prophète, poète, écrivain, fin connaisseur des Pères du désert, de l’hésychasme et des mystiques du moyen-âge (cisterciens, rhénans, flamands, anglais, espagnols,  …) fut  aussi un pont vers d’autres traditions spirituelles en particulier le bouddhisme zen et l’hindouisme. C’était encore un observateur engagé dans les problèmes de son temps : l’antiracisme, la paix & la non-violence, l’écologie ainsi que l’œcuménisme. Il reste par-delà les années un véritable maître spirituel pour notre temps sombre.

Son journal intime récemment traduit en français permet de découvrir un personnage attachant, responsable et libre devant Dieu, offrant une synthèse surmontant l’opposition entre parole/silence, solitude/communication, contemplation/action,  obéissance/refus de la censure … Un guide spirituel qui reconnaît « ses doutes, ses infidélités, son inexplicable souffrance intérieure » à l’occasion du 22ème anniversaire de sa prise d’habit, est peut-être plus proche et abordable pour le simple chercheur de Dieu qu’un hiératique saint de vitrail.

 

 

 

 

« La contemplation peut-elle avoir sa place dans notre monde de technologie et de conflits ?  (…) Puisque l’expérience pure et directe de la réalité dans sa racine ultime est le besoin le plus profond de l’homme, la contemplation doit être possible pour que l’homme demeure humain. Si la contemplation n’est plus possible, alors la vie de l’homme perd l’orientation spirituelle dont tout le reste dépend : ordre, paix, bonheur, santé mentale. (…) La mission du contemplatif dans ce monde de conflit massif et de déraison collective, est de chercher la vraie voie de l’unité et de la paix, sans succomber à l’illusion de la retraite dans un royaume d’abstraction d’où les réalités déplaisantes seraient tout bonnement évacuées par la force de la volonté. En affrontant le monde avec un point de vue totalement différent, il y maintient   vivante la présence d’une conscience spirituelle et intelligente qui est la racine de la vraie paix et de la véritable unité entre les hommes. » Extraits de la préface à l’édition japonaise de « Semences de contemplation » publiée dans la revue « La Vie spirituelle ».

 

 

 

·       Thomas Merton naît en France à Prades « à l’ombre des Pyrénées* », le 31 janvier 1915. Il est le fils d’un couple d’artistes peintres. Son père, Owen, est d’origine Néo-Zélandaise et de tradition anglicane. Sa mère, Ruth, Anglo-Américaine est davantage proche des Quakers. Ils se rencontrent aux Beaux-Arts à Paris en 1911. Le couple s’installe à Prades en 1914 et y restera deux ans.

 

·       Thomas Merton vivra une succession de déracinements et de deuils au cours de sa jeunesse. La grande Guerre conduit la famille à se réfugier chez les grands-parents maternels à New York en 1916 où nait son frère Jean-Paul en 1918. Thomas Merton a six ans au décès de sa mère en 1921. Il reviendra en France près de Montauban avec son père entre 1925 et 1928 puis s’installera en Angleterre entre 1928 et 1935. Son père décède à son tour en 1931, Thomas est donc orphelin à 15 ans. Ses grands-parents, qui lui ont permis de s’assumer financièrement et de se construire affectivement, décèderont en 1936 et 1937.  Son frère cadet sera tué en 1943 comme pilote canadien au cours la deuxième guerre mondiale.

 

·       Après le lycée en France puis en Angleterre, Thomas Merton fait ses études universitaires à Cambridge (1933-1934), puis à Columbia à New-York, il y sera diplômé en 1938. Très tôt, il se lance dans l’écriture.

 

·       Dans son autobiographie, Thomas Merton présente son adolescence comme une période de « descente aux enfers ». Il mène une vie estudiantine de coureur de jupons et de fêtard. Il rencontre plusieurs problèmes de santé. Il s’engage un moment au Parti Communiste mais reconnaît que « son rôle actif dans la révolution mondiale ne fut pas très important, il ne dura que trois mois … ». Il multiplie les activités mais reste malheureux et insatisfait.

 

·       Il est boulimique de lecture : le poète William Blake lui fait une grande impression au début des années trente.  En 1934, il connaît une expérience mystique à l’église Sainte-Sabine à  Rome où il s’agenouille pour la première fois mais « sa ferveur religieuse sincère mais temporaire se refroidit et disparut ». En 1937 la lecture du philosophe et historien français Etienne Gilson, sur la pensée médiévale, est pour lui déterminante, elle le conduit à découvrir davantage la foi chrétienne. Un sermon dans une église de Broadway lui dévoile un monde nouveau alors qu’il ne comprend pas ce qui « le rend si heureux et paisible ». Il ira un peu plus tard rencontrer un prêtre pour lui dire qu’il « voudrait devenir catholique ». Il est baptisé le 16 novembre 1938 à l’âge de 23 ans. Il connaîtra encore un autre moment numineux dans une église de La Havane en avril 1940. Il évoque alors : « l’inébranlable certitude, la connaissance claire et immédiate que le paradis était juste devant moi, m’a frappé comme un coup de foudre (…) »

 

·       Au cours de cette période de discernement intense il devient professeur d’anglais à St. Bonaventure Collège, établissement universitaire. Il partage un engagement social à la Maison de l’Amitié à Harlem auprès de Catherine de Hueck-Doherty, catholique d’origine russe (1896-1985). Il postule mais échoue à entrer chez les franciscains. Au conseil de révision, il demande à être objecteur de conscience (« creuser des latrines plutôt que tuer des hommes ») mais il est finalement réformé.

 

·       Attiré par la vie des trappistes malgré leur austérité, il fait une retraite pendant la semaine sainte 1941 à l'abbaye cistercienne ND de Gethsémani au Kentucky où il découvre « la solitude, le silence et la contemplation » parmi plus de cent cinquante moines. Après avoir consulté un prêtre de New-York et s’être confié à Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, il entre finalement à Gethsémani à la fin de l’année 1941 – « du point de vue liturgique l’avent est le temps le meilleur pour devenir moine ».  Il écrit alors: «  le Frère Mathieu verrouilla la porte derrière moi et m’enferma entre les quatre murs de ma liberté nouvelle. » Il prend le nom de frère Louis et fait profession solennelle en 1947. Il est ordonné prêtre deux ans plus tard.

 

·       Son Père Abbé lui demande d’écrire son autobiographie. Il publie en 1948 La Nuit privée d'étoiles qui devient rapidement un best-seller traduit en une quinzaine de langues. Il écrit ensuite un certain nombre d’articles ou d’ouvrages hagiographiques et de présentation de la spiritualité cistercienne. Au cours de ces années, l’Ordre cistercien profite des talents d’écrivain du jeune moine qui écrira ensuite plus largement en direction des laïcs sur la vie spirituelle et la prière. Thomas Merton est un écrivain prolixe et talentueux. Parmi la soixantaine d’ouvrages publiés, une vingtaine sera traduite en français

 

·       Au fil du temps, Thomas Merton occupe des charges importantes d’enseignement dans son monastère et devient maître des étudiants puis maître des novices.

 

·       Il est attiré cependant par la vie érémitique des Chartreux ou des Camaldules mais ses supérieurs refusent plusieurs fois sa demande de quitter l’abbaye pour les rejoindre.

 

·       L’évènement du 19 mars 1958 à Louisville, agglomération proche de l’abbaye, constitue un tournant dans sa vie et lui fait revisiter son rapport à la vie monastique : « Hier, je me suis soudain rendu compte que j’aimais tout le monde et que personne ne pouvait m’être étranger. Comme si je m’éveillais d’un rêve - le rêve de ma séparation, de la vocation spécifique à être différent. ( … ) Je suis encore un membre de l’espèce humaine et quelle plus belle destinée y-a-t-il pour un homme puisque la Parole s’est faite chair et qu’elle est devenue aussi un membre de l’espèce humaine. Merci, mon Dieu ! »

 

·       Au seuil des années soixante, il s’interroge donc «Que puis-je faire en tant que moine contemplatif pour le bien de l’humanité ? Quelle est ma contribution à la paix dans ce monde de guerre, de violence et d’injustice ?»  Il décide de s’engager davantage dans les problèmes de son époque : il couvre divers champs par la plume et la parole : le racisme, la non-violence et la paix, l’écologie et l’œcuménisme. Il entre alors en conflit avec ses supérieurs qui lui interdisent d’écrire sur certains sujets. Malgré son désaccord, il obéit  en ne publiant pas certains textes s’opposant à la guerre nucléaire en particulier.

 

·       Après avoir reçu l’autorisation de se retirer ponctuellement dans une remise à outils, dans les années cinquante, il obtient (enfin) l’autorisation en 1960, de vivre en ermite dans un bungalow construit  sur la propriété de l’abbaye. «  Je suis venu ici dans la solitude pour me trouver moi-même et maintenant je dois me perdre »  reconnaît-il dans une tonalité très eckhartienne.

 

·       Il reste en contact avec de multiples personnalités : Dorothy Day, Daniel Berrigan, Martin Luther King, Joan Baez, Tich Nhat Hanh, Daisetz T. Suzuki, Louis Massignon, Jacques Maritain, Boris Pasternak …
Après le concile Vatican il s'engage dans le dialogue interreligieux, particulièrement entre les diverses traditions monastiques : l’hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme, le shintoïsme et le soufisme.

 

·       Le 10 décembre 1968, il meurt électrocuté dans sa chambre d’hôtel alors qu'il participe à un colloque interreligieux à Bangkok, la première rencontre de Dialogue Inter-Monastique (DIM). Certains doutent que cette mort soit vraiment un accident. Thomas Merton avait 53 ans. Son corps est ramené en même temps que ceux de militaires américains tués au Vietnam, lui qui avait tant manifesté contre cette guerre.

 

·       Le Pape François lui rend hommage devant le Congrès américain le 24 septembre 2015 : « Il y a un siècle, au début de la Grande Guerre, que le Pape Benoît XV a qualifiée de «massacre inutile», naissait un autre illustre Américain : le moine cistercien Thomas Merton. Il demeure la source d’une inspiration spirituelle et un guide pour beaucoup de personnes. Dans son autobiographie, il a écrit : «Je suis venu dans le monde. Libre par nature, à l’image de Dieu, j’ai été cependant prisonnier de ma propre violence et de mon propre égoïsme, à l’image du monde dans lequel je suis né. Ce monde était l’image de l’Enfer, plein d’hommes comme moi, aimant Dieu et le haïssant néanmoins ; né pour l’aimer, vivant toutefois dans la peur de faims contradictoires désespérées». Merton était avant tout un homme de prière, un penseur qui a défié les certitudes de son temps et ouvert de nouveaux horizons pour les âmes et pour l’Église. Il était aussi un homme de dialogue, un promoteur de paix entre les peuples et les religions. »

 

 

 

*Les citations en italique, hormis celle du pape, sont extraites de l’autobiographie « La nuit étoilée » ou du journal « Méditations avec les lucioles » de T. Merton.

 

 

 

Deux prières de Thomas Merton : l’abandon et la louange.

 

 

 

« Seigneur mon Dieu, je ne sais pas où je vais, je ne vois pas la route devant moi, je ne peux pas prévoir avec certitude où elle aboutira. Je ne me connais pas vraiment moi-même, et, si je crois sincèrement suivre ta volonté, cela ne veut pas dire qu’en fait je m’y conforme. Je crois cependant que mon désir de te plaire, te plaît. J’espère avoir ce désir au cœur de tout ce que je fais, et ne jamais rien faire à l’avenir sans ce désir. En agissant ainsi, je sais que tu me conduiras sur la bonne route, même si je ne la connais pas moi-même. Je te ferai donc toujours confiance, même quand j’aurai l’impression que je me suis perdu et que je marche à l’ombre de la mort. Je n’aurai aucune crainte car tu es toujours avec moi et jamais tu ne me laisseras seul dans le péril. Amen. »

 

 

 

« Aujourd’hui, Père, ce ciel bleu te bénit. Les fleurs vert tendre et orange du tulipier te bénissent. Les collines bleues dans le lointain te bénissent, avec le doux parfum de l’air, plein de lumière éclatante. Les moucherons querelleurs te bénissent, avec les taureaux qui meuglent et les cailles qui sifflent au-dessus d’ici, et moi aussi, Père, je te bénis, avec ces créatures, mes frères et sœurs. Tu nous as faits tous ensemble, et tu m’as placé ici, ce matin, au milieu d’eux. Me voici. »

 

 

 

Petite bibliographie indicative :

 

Livres de Thomas Merton :

 

·       Semences de contemplation, Seuil, 1963.

 

·       Les Voies da la vraie prière, Cerf, 1970.

 

·       Zen, Tao et Nirvana, Fayard, Paris, 1970.

 

·       Mystique et zen. suivi de Journal d'Asie, Albin Michel, 1995.

 

·       La nuit privée d'étoiles suivie de La paix monastiqueAlbin Michel, 2005.

 

·       La sagesse du désert : Apophtegmes des Pères du désert du ive siècle, Albin Michel, 2006.

 

·       La terreur ou la paix, Lethielleux, 2006.

 

·       L'expérience intérieure : Notes sur la contemplation, Cerf, 2010.

 

·       Méditations avec les lucioles. Journal (1939-1968), Bayard, 2021.

 

Livres sur Thomas Merton

 

·       Dom André Gozier : Prier 15 jours avec Thomas Merton, Nouvelle Cité, 1996.

 

·       Michael W. Higgins : Thomas Merton : La voie d’un hérétique. Bellarmin, 2001.

 

·       Jacques Scheuer : Thomas Merton. Un veilleur à l’écoute de l’Orient. Lessius, 2015.

 

·       Bernardus Peeters : Un moine trappiste devient chrétien selon la tradition de Cîteaux : Thomas Merton, in Collectanea Cisterciensia n°62, 2000